Le Baiser du Tueur

Publié le par Spacky

« L'empathie, plus que la sympathie, qui repose sur une similitude harmonieuse de sentiments, est un phénomène permettant de "se mettre à la place" de l'autre. »


Après vingt-cinq années d’un mariage déséquilibré et infertile, le mari soumis qui lui apporte son petit-déjeuner au lit comme tous les jours, soudain décapite son épouse.


Crime.

Que nous montrent certains commentaires laissés par des internautes au bas des billets relatant le début de l’audience d’Assises devant juger l’homicide ? Le procès débute en effet le 8 mars, Journée Mondiale de la Femme, et la harangue contre le mâle prédateur tortionnaire et méprisant s’abat avec une facilité prévisible et éculée.

Personne, dans cette affaire, n’a mieux compris la portée intolérable de son geste que le tueur. Il vivait dans une illusion. Chaque jour, il appelait « amour » un déséquilibre construit autour des angoisses de l’une et des frustrations de l’autre. Que l’épouse eut tué le mari délaissant et acariâtre, lui refusant tant l’enfantement que l’union physique elle-même, on eût évoqué le mal d’enfant, la soumission intolérable, le mépris de la victime envers son bourreau. Cependant, le topos de la lutte légitime et très inachevée de la des femmes contre l’oppression machiste déclenche un déluge de commentaires acerbes sur l’animalité du mari létal.

Un peu de recul, je vous y invite. Qui, aujourd’hui, en 2010, peut se vanter sans mentir d’une fidélité de 25 ans sans union physique, ni promesse d’enfant ? Certes, le mari aurait connu une, une seule, aventure très superficielle, mais pas de relation sexuelle. Ce couple de quinquagénaires était en fait, mentalement, impubère. Deux adolescents aux prises avec les enjeux des adultes. Comment croire que personne autour d’eux ne se doutait des difficultés qu’ils affrontaient ? Comment croire qu’aucun membre de leur famille n’ait remarqué leur infertilité,- au sens où ils étaient incapables d’avoir des enfants, faute d’être deux à le vouloir-, ou la dépendance du mari ?

Au lieu de se poser des questions sur la solidarité dont chacun a pu manquer, une partie de l’opinion, -cette détestable foule qui enlaidit l’humanité-, charge sabre au clair le tueur en l’assimilant au voyou en bande qui s’en prend courageusement à dix contre une à une jeune voisine pour se prouver entre « hommes » qu’ils ont une virilité ,-façon bien subtile d’assouvir un fantasme homosexuel par une rite se voulant homophobe. Or si le mari n’avait aucun courage, il n’avait, lui, le mépris que de lui-même, à l’inverse de ces violeurs et tortionnaires qui eux ont pour seule habitude le mépris d’autrui.

Par suite, et de façon prévisible, un deuxième groupe de commentateurs, bien moins nombreux, chargent en retour l’aigrie, morte au mariage, morte à l’enfantement, harcelante, méprisante. Quel cas font-ils, eux, de la profondeur à jamais oubliée de la souffrance de cette femme, dont la phobie sexuelle est tout sauf un comportement égoïste d’origine naturelle. Ce qui dans sa détresse lui a interdit ce que de nombreuses femmes et de nombreux hommes espèrent nous restera définitivement incompréhensible. Ce couple n’aurait jamais dû s’unir, car d’union il n’était point possible. Le drame s’est noué quand amis et famille ont célébré un mariage sans objet, une œuvre contre nature, contre la nature des époux.

Aujourd’hui, l’échec est la marque d’une  faute. On rejette sur celui qui subit l’échec la responsabilité d’icelui. La solidarité, le partage, la confiance, ne sont pas des devoirs, pas même des possibilités. Quand un couple se tue pendant 25 ans, ont débat, en juges intouchables, de la faute au sein de ce couple. Pourtant, s’il est une éthique, elle doit pouvoir être agissante. Que ne pourrions-nous nous interroger sur la façon dont on enseigne l’amour à nos enfants, dont on écoute l’ami à travers le masque du quotidien. Que ne soyons-nous moins prétentieux et péremptoires face aux détresses qui nous effraient, qui nous renvoient le masque de la mort. Peut-être que dans cette affaire, et peut-être que les débats d’Assises nous le révèleront, il n’y avait aucune prise à l’entourage pour faire apparaître une porte de sortie. La leçon reste la même, il est des détresses d’une incroyable profondeur et qui ne s’éteignent pas, jamais, sous le couvercle de l’oubli. La raison commande de rester modeste face à ce drame, d’essayer même d’y reconnaitre, ab absurdo, la leçon d’ouverture.

L’espoir n’est pas seulement permis, il est nécessaire. Asseyons-nous dans un café : la petite dizaine de clients est un nombre presque équivalent d’histoires personnelles difficiles et uniques, propres. Ce qui permet à ces personnes de tenir, c’est parfois l’illusion de la négation, comme pour ce couple mortel, mais ce peut-être aussi la capacité à s’entraider, à s’écouter, à se donner les uns aux autres l’assistance qui nous est indispensable.

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