Lettre à mon jury d'admission

Publié le par Spacky

La suite des évennements suivant mon dernier licenciement n'est pas proche d'être publiée, elle s'écrit encore jour après jour. Cependant, les questionnements et les doutes, eux, peuvent être relatés. Ici la Lettre à mon Jury d'admission en BTS, que je publie ici puisqu'elle n'a aucun autre moyen d'atteindre un jour ses destinataires.



Lettre à mon jury d’admission


Cela fera neuf ans au mois de mai. Cet étudiant de vingt-deux ans naufragé dans sa troisième année de DEUG 2 de philosophie, vêtu d’un jean et d’une chemise à carreaux, vous lui aviez accordé une seconde chance.


Mon dossier avait tout du mauvais présage. Ambition professionnelle mal définie, inadaptation aux études supérieures, précarité et dispersion, déjà, vous faisaient penser que la place rare que vous m’offriez pouvait aussi bien servir à plus prometteur que moi, et vous me le dites.


Je croyais très fort à cette chance. Le jour de l’entretien, je me croyais aimé, ce jour était une très grande promesse pour moi. Cette place je l’ai d’abord nourrie trois ans. Le BTS je l’ai bien réussi. Malgré les difficultés ordinaires, communes à tous étudiants. Malgré mon effronterie, car je n’admettais pas que si j’étais capable de me plier à une discipline qui n’était pas la mienne, des professeurs ne sussent s’adresser à moi, qui connaissait déjà des responsabilités, autrement que par le dédain. Malgré les défis que je me suis surajouté, en menant campagne alors que mes camarades étaient dans leurs révisions.


Enfin, malgré une nuit blanche sur les routes de France, juste après le BTS, je réussissais haut-la-main le test d’entrée en maîtrise. Pourquoi cette nouvelle ambition ? Je pouvais déjà travailler, chasser les soucis qui s’accumulent à la vie d’étudiant. Ce genre de choix ne se prend que rarement dans le strict cadre de la question posée. Il y avait dans mon ambition sûrement un peu de ce mandat électif dont la durée était conditionnée par la poursuite des études. Il y avait sûrement aussi ce désir de revenir vers mes amis abandonnés trois ans auparavant, tout juste retrouvés alors, et qu’un départ dans le monde du travail m’aurait définitivement aliénés. Il y avait encore ce désir de reprendre un parcours personnel que j’avais quitté inachevé, plutôt que d’écrire un troisième titre de chapitre sans avoir complété le texte précédent. Il y avait surtout cette idée que je pouvais aller plus loin, et parce que je le pouvais, je le devais. Je n’ai jamais été fait pour briller par le physique, ni de la force, ni de la vitesse, ni de l’agilité, pas même, à mon regret, de la grâce. Or ce métier requiert de la coordination, de la spontanéité, de l’efficacité gestuelle. En m’inscrivant en maîtrise, je ne voulais pas devenir d’opérateur un super-opérateur. Je voulais mettre en valeur, -comme on dit en gestion de la chose humaine réifiée-, ce que je faisais mieux que la moyenne de mes camarades. Il était clair qu’en dépit de la passion que peut représenter pour moi un beau service, une cuisine intelligente ou un accueil sincère, ces activités étaient mieux réalisées par d’autres que par moi. Là où j’avais des choses à dire, c’était au sujet de ces moments de l’entreprise où il faut penser, conceptualiser une situation, envisager ses données, prendre du recul et se mettre en question. Ne plus appliquer une recette mais revoir la recette. En gros, « comment faire une soupe sans eau ? » Je prends toujours un réel plaisir à déployer mon esprit, qui n’a rien d’exceptionnel, sur ces choses.


Je crois qu’un sportif amateur, un coureur du dimanche qui s’applique sur son parcours sportif, et qui n’aurait aucun titre de compétition duquel se prévaloir ou s’enorgueillir, peut témoigner du plaisir profond qu’il a à déployer son corps sur une activité qui met à l’exercice l’élasticité de ses membres, la puissance de sa motricité, l’endurance de son système cardio-respiratoire, sans qu’il soit soupçonné d’une quelconque vantardise.


C’est un peu ce que je ressens lorsque je m’exerce sur un problème. Un jeu, un défi, un gros souci, un ami dans le besoin, un livre un peu épineux. Je n’aime pas être aidé, j’ai l’accoutumance de me sentir butter, chercher, essayer, dans l’espoir de jouir de ma victoire finale sur le mystère, quand le problème se dévoile système, quand la mécanique subtile de la chose obtuse me devient familière, que je la maitrise, que je la dépasse, que je la critique. Je suis le Nain qui veut son putain de niveau.


L’analogie sportive cesse ici, car si la société sait quantifier la performance physique, pour la valoriser, la commercialiser, les choses de l’esprit ne sont pas aussi standardisables. On vend des grilles de Sudoku, mais critiquer un discours présidentiel, c’est-à-dire non pas s’y opposer comme le ferait un Lefebvre pourvu que la soupe soit meilleure  à gauche, mais l’écouter, le comprendre, le respecter, le dénouer, le tester, le référencer, le développer, cela n’est pas commercialisable, cela s’oppose à la commercialisation des idées d’autrui, c’est déjà subversif.


On peut vivre de cela, la société rémunère même grassement bon nombre de travailleurs du cerveau, -si tant est que l’on puisse réfléchir à l’aide du seul cerveau, ce dont je doute. Il y a dans l’hôtellerie même du contrôle de gestion, de l’ingénierie, de la mercatique, de la conception, de l’imprévu, des latéralités à mettre en évidence, des stratégies dont le choix est toujours une prise de risque, car soumis au vraisemblable contre toute illusion du « vrai ».


Me voici donc en maîtrise. Cependant, mon engagement de BTS commence à se déliter. Mon indépendance reprend le dessus, l’arbitrage entre cours et activités politiques devient moins tranché, ma discipline s’engouffre dans la brèche du symbole brisé, mes moyens matériels se raréfient, les temps sont durs, le moral baisse. Mon choix me semble alors toujours le bon : ce sont les périodes de stages qui me réussissent le plus. Ces six mois où je suis le contraire de ce que mes enseignants subissent : stable, fiable, engagé. Le plus beau compliment que l’on m’ait fait : « vous êtes très très très fidèle, flexible et dévoué». De retour chez moi, les dettes s’accumulent, les choix impossibles se bousculent, les frustrations, on me dénigre, on me vole, on me chasse, on me plagie. Alors même, si mes enseignants avaient de moi l’image du démissionnaire, je n’attendais qu’une chose : m’évader dans la profession que je me construisais. Je rêvais de faire de l’hôtellerie dans un service de gestion, ou dans un service de relation clientèle, ou en ressources humaines, ou d’autres choses encore. Je tenais pourtant à ne pas devenir un col blanc théoricien de la main. Il me fallait, pour vivre honnêtement, une expérience réussie, une seule, même de six mois seulement, dans les « fonctions opérationnelles », c’est-à-dire sur ce terrain qui n’était pas le mien, où j’avais tout à risquer.

 

Aujourd’hui je suis les bras ballants, à compter les offres d’emplois pour lesquelles le BTS me suffit, ma maîtrise accrochée au mur est le trophée démonétisé d’une promesse périmée. Autant ai-je commis de nombreuses erreurs durant ces années, autant je n’arrive pas à déterminer quelle faute ou série de fautes me vaut d’être privé de la faculté de travailler. A chaque étape décisionnelle, je pouvais arrêter les études et travailler de suite. Etant cependant allé au bout du cursus, je suis devenu moins employable qu’à l’époque de la fac de philo. La question reste sans réponse : « quelle est ma place ? »


Je ne souhaite pas vous embêter avec un problème dont vous n’êtes pas responsables, et auquel vous n’avez aucun moyen de répondre. Je voulais simplement, avec mes remerciements renouvelés pour m’avoir accordé une chance de redresser un parcours qui autrement se serait poursuivi dans la déliquescence. J’aurais aimé, j’aimerais toujours, pouvoir transformer votre essai, rendre à votre souci d’une ressource rare la récompense d’une réussite dont je vous serais débiteur. J’y crois toujours, même s’il m’est très difficile aujourd’hui de le formuler comme une promesse sans me sentir malhonnête.

Sincèrement,

Spacky.

 

Publié dans Chômage.

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