Le Roi et lOiseau.

Ce film d’animation de Paul Grimault sur des textes de Jacques Prévert d'après la Bergère et le ramoneur de Hans Christian Andersen est tout à la fois, à mon goût, un des plus beaux films pour enfants de l’histoire du cinéma, et l’un des plus grands films militants pour les adultes. Non content d’allier à un message pour enfants un sens politique positif, celui de la liberté triomphant de la tyrannie, sans aucun parti pris moderne, ce film sait garder la subtilité qui sied à son genre.
Le film. Dans un décor de château de Belle au Bois Dormant exagéré, lourd, massif, grotesque et écrasant, le Roi Charles V et III font VIII et VIII font XVI de Tachycardie (tout un programme) règne sur toute chose, les hommes, les animaux, les âmes. Occupant sa journée à combattre l’ennui par le culte démesuré de son ego, le Roi ne souffre aucune résistance. Il n’est que l’Oiseau qui ose se mesurer à lui. Le Roi surpuissant, dépourvu d’ailes, est contraint de vivre sous la demeure de l’Oiseau qui niche sur le toit de la demeure royale, un penthouse secret d’altitude sensé dominer le monde. L’action se déclenche lorsque une bergère et un ramoneur s’évadent de peintures ornant les appartements royaux pour vivre leur idylle. Le portrait du Roi s’évade à son tour et se met à la poursuite des amoureux afin d’épouser la bergère, non sans avoir commis un régicide (brillante idée scénaristique, la symbolique du Roi vaniteux occis par sa propre image améliorée, truquée…). Le reste du film est une longue course-poursuite aboutissant, dans l’exaltation de la folie du Roi et de l’amour de la liberté, à l’anéantissement du royaume.
Le dessin. L’ambiance visuelle de ce dessin animé reste inimitée. Simple, aux décors pastels et lumineux (sauf à la fin où on s’achemine vers des ambiances de plus en plus sombres, à mesure que l’action s’enfonce dans la réalité dissimulée du royaume de Tachycardie.) Tout le film est fait autour de cette délicatesse. Le petit clown qui danse pour le Roi contraste avec la brutalité de la force royale, matérialisée par le mépris forcé du Roi, ses ordres inhumains et la bêtise d’une police soumise et avide de récompenses. La représentation de cette police est aussi très originale. Cette force méchante n’est pas une armée de soldats fascisants, forts et au physique parfait. Il s’agit au contraire d’une clique de beaufs lâches et bien portants, serviteurs privilégiés d’un régime qui flatte leur vanité. On comprend pourquoi ce film est un acte de bravoure, il s’attaque moins à l’archétype nazi qu’à la caricature d’une république bourgeoise vidée de sa substance politique. Ainsi en est-il de la litanie des précieuses et des courtisans se pressant au mariage royal, une parade des vanités dont le coût scandaleux nous est révélé dans les sous-sols du palais.
La musique. La musique de Wojciech Kilar, chef d’orchestre et compositeur polonais, est un chef-d’œuvre. Elle est une variation sur le même thème des plus réussies, soutenant les émotions tout au long du film. De plus, signer la musique d’un tel film dans la Pologne du bloc soviétique est un exploit qui force le respect. Certaines scènes sont servies par des comptines de Prévert lui-même, et sont de purs moments de bonheur. La partition se moule au dessin comme une seconde peau et porte elle aussi le message du film, dans ses aberrations volontaires comme la scène de la marche nuptiale automatisée et travestie du plus sordide des maquillages, ou comment elle se confond avec une marche funèbre, une marche à l’abattoir.
Le plaisir. Revoir ce film est pour moi l’occasion d’un double plaisir. Celui d’une réminiscence de mes émotions enfantines et naïves, celles que j’expérimentai à la première vision du film. Cet autre plus adulte, d’un message de liberté dans une de ses expression la plus parfaite, la plus belle et la plus radicale. Si vous n’avez jamais vu le film, quel que soit votre âge, et si l’occasion se présente, n’hésitez pas. Quant aux parents, c’est un cadeau dont vos enfants vous sauront gré.