Lili Marlène
Hier soir un bon film, sur Arte pour changer, qui parle d’amour, de musique, de liberté et de complots. Le grand complot nazi pour l’éradication de l’humanité, le petit complot d’un GruppenFührer pour domestiquer les charmes d’une belle chanteuse, le complot d’un groupe de militants pour exfiltrer des juifs et des preuves du Reich. Le complot d’une famille pour écarter le fils de la chanteuse, un couple trop sulfureux quand le fils est un juif suisse infiltré en Allemagne et la chanteuse allemande en pleine gloire auprès du Reich.
La liberté qui surgit au travers de la terreur nazie telle une fleur à travers le bitume. Toutes les vociférations des officiers n’empêchent pas le train de soldats condamnés de chanter la chanson alors interdite en partant vers l’Est funeste. Toutes les filatures et les coups tordus n’empêchent pas le film sur les camps de la mort de rejoindre la Suisse, le régime criminel étant victime de sa propre indolence, et de ses appétits contradictoires.
La musique, incarnée par la chanteuse. Créature humaine d’une beauté exceptionnelle, que tous aimeraient faire jouer sous leur propre direction. Une musique qui semble d’abord malléable, soumise au bon vouloir d’une idéologie, mais qui se révèle incontrôlable, insaisissable, déterminée, fidèle.
Fidèle car il s’agit aussi d’amour. Une histoire d’amour contrarié par l’Histoire de la Haine. L’amour qui est le sujet de la chanson leitmotiv du film. Le soldat qui se souvient de sa fiancée et qui rêve de son étreinte en rejoignant la mort. La chanteuse qui épouse les idées du fils par amour pour lui. L’officier qui trahit pour nourrir un béguin qui n’aura jamais le goût du grand amour. L’amour déçu, quand la chanteuse croyant enfin venue la délivrance rencontre celle qui a pris la place auprès de son amoureux, à la faveur d’une famille qui a habilement perverti l’image de la maîtresse aux yeux du fils.
Ce film peut susciter la critique, tant il fait la part belle à la naïveté dans un décor où l’innocence semble être la plus coupable des complicités. Cependant il ne s’agit pas de dépeindre une guerre où la barbarie n’est qu’effleurée par l’image. Le cinéaste préfère plonger le spectateur dans la lumière que fait régner la croyance en l’amour. C’est l’histoire d’une chanson, « juste une chanson » comme le répète la chanteuse, une chanson qui est servie par une variation musicale des plus réussies. La chanson est d’abord présentée dans un cabaret de Zurich, puis dans un cabaret allemand où elle s’achève dans une bagarre générale. Après l’enregistrement vient la gloire, et le service grotesque d’une fanfare nazie, où la chanson triste et sentimentale est soutenue par des cuivres et des percussions, jusqu’aux chœurs du final, qui sera ponctué par la reddition sans condition.
La petite chanson et son histoire simple servent en fait à souligner les vanités, les cruautés, les suffisances, les barbaries ordinaires qui font de ce monde un enfer en sursis, et malgré cela, un espoir qui domine, mais qui n’est jamais une promesse que de devenir soi-même meilleur.