Verrouillage.

Publié le par Spacky

J’ai très récemment vilipendé dans cette rubrique la propension affichée des hommes du pouvoir politique à considérer la chose publique comme une propriété attachée à leur rang. Le Conseil des Ministres vient d’offrir une illustration à la hauteur des plus beaux fantasmes, en la nomination d’un ancien conseiller de Jacques Chirac. Entre un « Conseiller pour la Justice » aux accents saintement politiques et un « conseiller juridique » clairement affecté aux problèmes de l’intouchable institution vivante présidentielle, le syndicat USM, pourtant pas très marqué à gauche, dénonce la nomination d’un ancien « conseiller judiciaire », comprenez ce que vous voulez, nommé Laurent LE MESLE. Voyons. Je suis président d’un pays démocratique (d’après sa Constitution), j’ai eu l’occasion d’invoquer l’inaccessibilité de ma fonction pour ne pas me soumettre à une convocation de Justice, mon mandat et sa protection pourraient bien prendre fin dans moins d’un an. Tout cela ne serait qu’une coïncidence acadabrantesque avec le fait que le Conseil des Ministres, que je préside, nomme un ancien de mes conseillers, à la tête de l’action publique de la juridiction compétente pour les mêmes dossiers qui m’ont jadis inquiété ? Seuls de types d’individus peuvent soutenir une chose pareille : les comiques et les ânes. Choisissez votre camp. Ne nous illusionnons pas. Rien n’empêchera ce nouveau coup de poignard à nos institutions. Puisqu’il faut être, nous l’avons vu, trois millions de citoyens pour faire plier timidement ce gouvernement, on peu estimer le forfait joué d’avance. A supposer que l’affaire des faux électeurs, jugée en ce moment, aboutisse à une condamnation, quelles sont les probabilités que le parquet dirigé par ce monsieur diligente des poursuites à l’encontre du principal bénéficiaire, son ancien employeur ?

Certains me demanderont, non sans raison, à quoi bon répéter ici les motifs d’un dégoût légitime et définitif de la politique. C’est qu’il s’agit de ne pas se laisser dominer par le dégoût, qui rendrait à ces criminels (association de malfaiteurs) le service de ne plus voir de compétiteurs sur leur chemin. Ce qui manque à la politique, ce n’est pas un sauveur, ou un groupe de sauveurs, un homme providentiel qui, comme De Gaule semble l’être dans nos fantasmes collectifs, sauve la France dans un acte d’héroïsme et de génie le différenciant dramatiquement de la condition humaine qu’est la notre. Il n’y a pas de Messie, pas en politique. Pour moi, la politique, c’est comme dans Willow, quand le sorcier demande à ses candidats au poste d’apprenti, de désigner le doigt par lequel le pouvoir s’exprime. Le doigt du pouvoir n’est pas l’index, le majeur ni l’annulaire du sorcier, mais un de ses doigt à soi. C’est en s’impliquant soi-même, fût-ce modestement, que l’on peut espérer changer le monde. Mettre le pied dans la cage aux hyène remplit de terreur toute personne normalement équilibrée. C’est pourtant le geste qu’il nous faut accomplir tout un chacun, car des centaines, des milliers qu’elles puissent être, ce sont bien les hyènes qui se carapateront si nous somme soixante millions à entrer dans la cage. Car notre avantage réside en ceci même que les années de domination et de mensonge nous ont rendus moins sensibles à la douleur, tandis que ces salauds tremblent à la seule idée de devoir affronter serait-ce un millième d’entre nous. Ne développent-ils pas des trésors d’industrie pour nous couper l’accès à leur propres carrières ? Qu’un clown fasse mine de se mettre à leur table, et la peur les fait recourir presque d’emblée aux plus violents remèdes : censure, menaces, surveillance policière.

A présent, pour rester honnête, je me dois de vous donner la mauvaise nouvelle. Pour 2007, il est déjà trop tard. Si le bulletin de vote est le geste ultime de survie, qui s’avère indispensable au maintien d’un régime républicain, au moins dans son principe, cela ne suffira pas à restaurer une démocratie qui se dégrade aussi vite qu’un monument historique dont le pouvoir se serait garder de tout entretien. Ce sont les partis politiques qu’ils s’agit d’investir, et de reprendre en main les idées qui feront la France, et le monde, de demain, au lit même où elles sont conçues et accouchées. Il s’agit de prendre voix là où les femmes et les hommes se choisissent, là où les programmes se décident. Nous devons abandonner la position soumise de devoir adhérer à des forfaits tout-en-un, pour lesquels aucune garantie n’est exigible. Les partis politiques doivent être des institutions aussi publiques que les mandats qu’ils convoitent.

C’est un travail sale et rébarbatif qui nous attend, pour lequel nous ne trouverons, dans un premier temps, que l’arrogant mépris de ceux qui se veulent être nos chefs, et l’ingratitude d’une tâche de trop longue haleine. Mais la liberté est à ce prix, si on ne veut plus la payer par un fleuve de sang et de larmes.

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